Chronique BD Tout mais pas Beyrouth, publiée en Octobre 2026
TOUT TOUT TOUT 🎵 MAIS PAS ÇA 🎵…
Mathieu devient attaché diplomatique pour le livre et le débat d’idées au service de l’Ambassade de France à Beyrouth. Il nous décrit 4 années de sa vie sur place. Entre organisation d’événements culturels et guerre avec Israël, on suit cet expat et sa famille au Liban entre 2021 et 2025.
C’est en lisant l’album « En lutte » de Fabien Toulmé qui consacre un chapitre à la Thawra Libanaise (Mouvement de contestation populaire lancée à l’automne 2019, contre la classe politique et la crise économique) que j’ai découvert l’existence de Mathieu Diez, qui l’accompagnait dans son périple. Mathieu est un acteur très investi du monde de la culture et il connaît bien la BD car c’est sa passion. Il a notamment cofondé le festival Lyon BD et y a participé pendant près de 15 ans. Lorsqu’il revient au Liban en 2021, cette fois-ci en tant qu’attaché culturel, l’une des premières manifestations qu’il organise, est le « Beyrouth BD Festival », qui rassemble à la fois des artistes libanais ainsi que d’autres internationaux.
Il mettra ensuite en place le festival du livre et la nuit des idées dans le cadre de sa mission. Organiser un événement culturel dans un pays confronté à des difficultés économiques et politiques peut sembler dérisoire face à l’ampleur des problèmes. Pourtant, c’est précisément là que réside la force de cette démarche. Continuer à faire circuler les livres, à réunir des auteurs et à permettre aux idées de s’exprimer, c’est refuser que la crise occupe tout l’espace. La culture ne résout pas les conflits, mais elle entretient la possibilité de penser autrement, de se rencontrer et d’imaginer un avenir.

Au départ, l’auteur ne débarque pas en aventurier intrépide venu défier le danger et il a une connaissance assez superficielle du pays car du Liban, il n’en connaissait que l’aspect gastronomique. Mais rapidement, derrière les plaisirs de la table se dévoile une société complexe, marquée par les divisions communautaires, les tensions politiques et les cicatrices d’une histoire tourmentée. L’une des grandes qualités de l’album est justement de nous faire découvrir cette réalité sans jamais donner l’impression de suivre un cours d’histoire-géo. Un peu à la manière des chroniques (de Jérusalem ou Birmanes) de Guy Delisle avec le côté témoignage sous forme de « carnet de voyage ». Mais complété par le côté BD documentaire qui explique la situation du Liban au regard de sa construction. Les explications politiques et historiques s’intègrent au quotidien du narrateur, aux rencontres et aux conversations. On comprend peu à peu les fragilités du système libanais, les conséquences de la guerre civile et les difficultés auxquelles les habitants sont confrontés. Le récit rend accessibles des sujets parfois complexes, sans prétendre apporter de réponses simples à des problèmes qui ne le sont pas.
Derrière les bombardements et les crises qui occupent régulièrement le devant de la scène médiatique, il y a aussi des villes vivantes, des familles, des amitiés, des livres et des gens qui continuent d’avancer malgré tout. Comme dit l’un des personnages « C’est un truc d’occidental, d’Européen, de croire que quand tout va mal dans un pays, on s’arrête de vivre ». Ces quatre années professionnelles et familiales de l’auteur vont profondément transformer son regard sur ce pays. En partageant son expérience d’expatrié, l’auteur nous montre comment l’attachement à un pays se constitue progressivement, à travers des visages, des habitudes et des moments qui finissent par devenir précieux. Lorsque Mathieu et sa famille arrivent au Liban, le pays porte déjà les traces de l’explosion du port de Beyrouth, survenue le 4 août 2020, et traverse une grave crise économique. Malgré cela, la famille construit ses repères et développe ses habitudes. Le lecteur partage cette découverte, presque comme s’il était lui-même invité à prendre place dans le quotidien des protagonistes.

Mais le 7 octobre 2023 et la guerre qui s’ensuit, bouleversent l’équilibre de toute la région. En 2024, l’escalade militaire atteint même une nouvelle intensité et la guerre vient brutalement interrompre cette parenthèse de vie. Ce qui paraissait ordinaire devient soudain incertain. C’est ainsi que le récit prend toute sa dimension humaine. La guerre n’est plus une succession de dates ou de titres dans les journaux. Elle s’invite dans la vie quotidienne, transforme les conversations et impose des décisions auxquelles personne ne souhaite être confronté. Le lecteur ressent d’autant mieux cette rupture qu’il a appris à connaître les personnages et leur affection pour Beyrouth. La ville n’est plus une simple destination lointaine, elle est devenue familière et un personnage à part entière. Il faut néanmoins garder à l’esprit que Mathieu Diez raconte cette expérience depuis sa position particulière d’expatrié français travaillant au sein d’une institution diplomatique. Son témoignage ne prétend pas résumer celui de tous les Libanais, dont beaucoup n’ont pas les mêmes possibilités de départ ou de protection. Mais il apporte un éclairage sur ce que signifie vivre au milieu de l’incertitude et devoir quitter un lieu auquel on s’est attaché. On peut être soulagé de retrouver un environnement plus sûr et ressentir, dans le même temps, la tristesse de laisser derrière soi des amis, des souvenirs et une partie de son existence.
Le dessin de Jean-Baptiste Pollien Aka Jibé accompagne cette évolution avec une ligne claire expressive et accessible. Les personnages sont vivants, les visages bien que tout en rondeur transmettent les émotions avec justesse et les dialogues conservent une grande fluidité. Cette approche graphique permet de passer naturellement des scènes familiales aux explications historiques, puis aux moments de tension, sans alourdir le récit. La mise en scène, souvent presque cinématographique, donne du rythme et évite l’impression d’assister à une longue succession de vignettes explicatives maintenant ainsi l’attention du lecteur. Lorsque la guerre s’impose, le dessin sait également se faire plus grave et plus sombre. Les nuances qui accompagnent les scènes de bombardement font alors ressortir la gravité des événements. Les regards, les attitudes et les silences prennent le relais des mots. Plutôt que de rechercher systématiquement le spectaculaire, Jibé privilégie l’humain, ce qui rend certaines scènes d’autant plus touchantes. Sa sobriété sert parfaitement le propos de l’album. Au-delà des événements, ce sont toujours des femmes, des hommes et des familles qui en subissent les conséquences. C’est ce qui donne à l’album sa sincérité.

En fait, le titre de l’ouvrage est donné par la mère du scénariste qui fait part à son fils de son inquiétude lorsque celui-ci l’informe qu’il envisage de partir travailler à l’étranger. Il faut dire que Beyrouth traîne derrière elle une réputation aussi lourde que son histoire. Néanmoins, cette vision n’est plus d’actualité à la fin de l’album où l’auteur a une certaine tendresse pour ce pays. On peut partir pour un poste, une mission ou une aventure professionnelle, on revient avec des souvenirs, des visages, des convictions et des blessures que l’on n’avait pas prévues. Cette BD est plutôt une belle invitation à regarder Beyrouth autrement, sans fermer les yeux sur ses drames, mais sans oublier non plus tous ceux qui continuent d’y vivre. De même, les couleurs de la couverture et de la dernière page de l’ouvrage laissent penser que l’auteur veut croire dans un futur optimiste pour ce pays et pour ses habitants. Mathieu Diez nous rappelle qu’il est facile de réduire un pays aux images que l’on reçoit de lui, mais qu’il faut des rencontres et du temps pour en découvrir toute la richesse.
TOUT MAIS PAS BEYROUTH
Mathieu Diez & Jibé
256 pages – Couleurs
Date de parution : 05/03/2026
Editeur : Delcourt



